Réponse à une Cuisine en colère

Ma Chère Cuisine,

Je suis vraiment navré pour tous ces jours de souffrances morales que je t’ai fait subir ­—de façon vraiment involontaire.

Cependant, je tenais à relever quelques écarts de langage dans ta lettre. Comment oses-tu qualifier les fast food de cette ville de « vilains trucs », hein ? Tu veux donc dire qu’il est difficile pour l’étranger de s’adapter à la nourriture locale dans cette ville ? C’est quoi cette jalousie de femme enceinte qui te pousse à être si violent au point d’en vouloir tant à ta co-locatrice, la douche ? Où aurais-tu voulu que je dépose la poubelle, dans mon salon où je m’assois pour regarder le Réal éliminer Manchester City, hein ? Est-ce toi qui paie mon loyer pour me dicter ma conduite? N’est-ce pas moi qui ait donné 24,000FCFA au plombier pour réparer mon robinet et qui s’est évaporé dans la nature, hein? Je comprends ta peine mais n’oublie pas que c’est quand même moi le maître de cette maison. C’est quand même moi qui t’essuie une fois en passant. C’est quand même moi qui subis les aboiements du chien de mon voisin. Un peu d’égard, voyons ! Mais comme je vais à l’église les dimanches, je te pardonne.

Chère Cuisine,

Tu parles d’indifférence, de mépris… non, laisse-moi t’expliquer pourquoi. Après, j’espère que tu me comprendras et me pardonneras.

Premièrement, tu vois, je suis le benjamin d’une famille constituée majoritairement de femmes. Il y avait aussi ma mère, donc tu comprends que je n’avais pas besoin d’entrer en cuisine pour manger. En outre, quand bien même que Papa m’ait envoyé à l’école loin de la maison, « pour ne pas que maman et mes sœurs me «gâtent» », j’étais dans des familles d’accueils où je lavais seulement mes habits. Je faisais tout sauf cuisiner. Quelle chance aurais-je donc pu avoir pour apprendre, hein? Tu comprends ce que je veux dire ?

Deuxièmement, si je ne te pratique pas, c’est en partie la faute à mes cousins avec qui je vivais pendant mes années de FAC. Je t’explique. On louait un appartement à quatre. Chacun de nous trois devrait faire la cuisine deux jours par semaine et le quatrième, l’aîné, avait le dimanche midi et soir. Moi, j’avais le vendredi et le samedi. Crois-moi, je maudissais toujours ces deux jours. Comme j’aime faire la lessive, soit je lavais les habits d’un parmi eux qui faisait la cuisine à ma place, ou alors, j’allais acheter à manger dehors quand j’avais un peu d’argent. L’essentiel était qu’il y ait à manger, tu comprends non? Mais mon malheur est qu’il se trouvait souvent qu’aucun d’eux n’ait d’habits sales et que je sois fauché comme un rat d’église.

Un jour, le karma m’a exposé. Je n’avais d’autres choix que de cuisiner. Avec le zèle d’une célibataire de 37 ans qui vient d’avoir sa première demande en mariage, je me suis mis à la cuisine de 14h à 19h. Après avoir transpiré toute la sueur de mon corps, chanté tous les titres d’Alpha Blondy et de Nayanka Bell en passant par Lucky Dube et avec l’aide de Dieu, j’ai pu m’en sortir sain et sauf avec mon meilleur plat de riz à la sauce arachide que j’ai proposé à mes cousins en espérant recevoir les compliments du jury qu’ils constituaient. C’est plutôt à des moqueries et à des critiques acerbes que j’ai eues droit : « Emile, mais comment as-tu pu oser préparer une sauce arachide avec du rognon, du foie de bœuf, hein ? Emile, as-tu renversé toute la bouteille de sel dans ta sauce? Au fait, Emile, ce piment, c’est pour guérir un fou? Est-ce que tu voulais finir l’eau du robinet?» et tralala. De toi à moi, est-ce là une façon sainte d’encourager un cuisinier stagiaire, hein? Ces critiques ont tué mon talent de Chef et depuis j’en souffre, aujourd’hui tu en paies le prix.

Troisièmement, enfin, tu te souviens qu’il y a deux semaines j’ai voulu faire une omelette rapide pour le dîner et en voulant renverser l’œuf dans l’huile j’ai mal saisi la poêle et me suis fait brûler les doigts. La douleur à transpérer tout mon corps des cheveux aux orteils pour atteindre mon âme. Conclusion, j’ai tout laissé tomber pour me contenter d’un pot de yaourt. Tu vois que j’essaie mais toi non plus tu ne m’encourage pas.

Toutefois, afin de faire la paix, signons l’accord ci-dessous qui entre en vigueur dès sa mise en ligne :

Accord de Paix entre les Parties : Emile, Ci-après désigné « le stagiaire » et la Cuisine, Ci-après désignée « la plaignante » :

Article 1 : Le stagiaire s’engage à nettoyer régulièrement la cuisine, soit une fois par semaine;

Article 2 : Chaque partie a 3 jours dans la semaine et le dimanche est consacré à Dieu ;

Article 3 : En cas de match de Ligue de Champion, l’Article 2 ne s’applique pas au stagiaire ;

Article 4 : Afin de réduire les tâches pendant et après la préparation, le menu se limitera à des omelettes et de l’igname bouillie ou autres grillades. Pas de sauce ;

Article 5 : En cas de fatigue du stagiaire, la plaignante devra faire preuve de compréhension ;

Article 6 : Le présent Accord pourra être modifié autant de fois qu’une Constitution Africaine, par le stagiaire, s’il le juge nécessaire, et s’appliquera aussi longtemps que Faure Gnassingbé restera au pouvoir ;

Article 7 : Tout règlement de conflit émanant de l’interprétation d’un quelconque article du présent Accord devra se faire en présence des 3 autres co-locataires (le salon, la chambre et la douche) ;

Article 8 : En cas de vote, la voix du stagiaire comptera pour double ­—C’est lui qui paie le loyer.

Ont librement signés et adhèrent au présent Accord, les parties.

Ma Chère Cuisine, comme tu le vois, je ne te déteste pas. C’était juste une incompréhension que l’Accord ci-dessus, très équilibré, vient lever — au nom de la paix !

Signé ton Cher Emile

Fait à Abuja le 4 Mai 2016

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