« Le Menuisier de Calavi »

La nature est parfois cruelle. Les prédateurs sont partout. Des êtres qui évoluent à la périphérie de l’humanité. Indifférents aux limites qu’imposent la morale et la conscience, une race sans pitié dont l’arme la plus redoutable est leur capacité à se fondre dans la masse. Aissè Bénoit Tokoumbo –ABT ou ‘’Abété’, pour les intimes, s’en ait rendu compte, mais bien trop tard…

En Février dernier, lors d’une mission à Cotonou, j’étais dans une librairie pour m’acheter l’œuvre « Nos Rêves d’Afrique » de Stefanie Zweig. J’ai fais le tour de tous les rayons, sans succès puis, en sortant, presque désespéré, j’ai vu ce roman « Le Menuisier de Calavi » de Dave Wilson, qui semblait me supplier de le prendre. J’ai cédé à la tentation plus par curiosité et pour son petit prix, 2,500fcfa, que par envie ou par amour pour cette œuvre et son auteur qui m’étaient jusqu’alors inconnus. Dès les premières pages, dans l’avion du retour, j’ai su que je tenais entre mes mains, un chef d’œuvre de la littérature noire contemporaine.

« Parti sous la bénédiction de ses oncles de sa belle province de l’Ouémé, du côté de Pobè où il passa toute son enfance » p11, Abété s’installa à Cotonou dans la perspective d’une vie meilleure, avec pour seul diplôme, un Certificat en menuiserie. Mais, que peut un menuisier dans une lutte sociale à l’issue presqu’incertaine même pour des ingénieurs ? Le village n’est pas la ville. Le fossé entre les deux est énorme. Toutefois, même dans cet « univers de sauce tomate trop fluide, sans viande ni poisson, et de table sans victuailles, l’orgueil a son mot à dire » p8. Imbu de sa dérisoire fierté des bas-fonds, Abété qui sait que « l’honneur de l’homme est aussi mesuré à l’aune de l’épreuve que suscite l’impécuniosité » P11, s’était résolu à affronter la vie -de face.

Tôt le matin, jusqu’au coucher du soleil, Abété frappait du marteau le bois têtu afin d’avoir le minimum pour assurer le repas familial. Le soir venu, il parcourait les rues de la capitale pour y défouler le trop-plein des relents de sa haine développée contre cette société urbaine individualiste et hautaine. Les souffrances d’Abété se perpétuaient. Peu à peu, il se sentait pourri au dedans de lui-même. Il résolu donc d’écouter ce que lui ordonnait sa conscience, quitter Cotonou pour Calavi. Mais partir, c’est s’exposer à l’inconnu. Rester c’est végéter sans solution. Le choix ne semblait pas évident. Heureusement, Akosiwa, son épouse, l’une de ces rares divinités sur terre dont la seule présence aux côtés d’un homme poussait à des exploits, était là pour le soutenir ; Cette dernière ne s’opposa pas à l’idée de partir. La décision de quitter la concession de Mibâkoué dans le quartier Jonquet fut donc définitive.

« L’être humain est ainsi fait qu’il lui arrive parfois d’avoir la nostalgie des souffrances dont il espère se débarrasser.» p23. Dans le taxi qui le conduisait à Calavi, Abété éprouvait un sentiment de peine et de regret qui lui paraissait difficile à expliquer…

Calavi semblait préparé à accueillir la famille Aissè. Le lendemain de son arrivée, tôt le matin, Abété reçu la visite de Assogba Hounkarin Mesmin ²Ass-mess², le délégué du quartier qui lui parla de Calavi et surtout des piliers de leur quartier -notamment de « Adjou Tessi, bûcheron ; Nouglo Dossou, ancien maître-maçon ; Akanni Comlan, blanchisseur ; Akambi Coffi, tisserand ; Atiwé Kokouvi, chanteur traditionnel et surtout de Fumilayo Tola, commerçant »p58 -dont il vanta la générosité et la convivialité. Abété s’endra très vite compte…

La terre, dit-on, ne trahit point celui qui la cultive. La famille s’était résolue de commencer par un jardin potager.  Abété fit la demande et reçu de Fumilayo, un prêt de 100.000fcfa plus des sacs et des arrosoirs. Les journées de travail se suivaient et se ressemblaient trainant avec elles leurs corvées parfois empruntes de mépris mais aussi d’espoirs pour ce couple soudé et acharné, tenace sous la canicule, heureux sous la pluie, insensible à tout ce qui n’encourage pas.

« Au fil des matins frisquets et des crépuscules précoces, la vie avait progressivement perforé le meuble manteau de la terre nourricière »p71. La terre de Calavi offrit à la famille Aissè ce que leur avait refusé, sans pudeur, Cotonou. Tout Calavi et même quelques-uns de Cotonou défilaient chez les Aissè pour s’acheter leurs légumes. Aissè remboursa toutes ses dettes et comptait même parfois plusieurs milliers de francs, rien que pour lui seul, sans créanciers. Le père de Razak et de Waly assurait désormais dignement le devoir que lui conférait son statut de Chef de famille…

Quand vous avez connu une existence semblable à celle d’Abété, parsemée d’autant d’embûches, vous vous rendez compte de la fragilité de la vie. Vous voyez différemment la société et les hommes qui la font. Mais, le seul mérite d’avoir un cœur d’agneau dans un monde de loup c’est avoir son destin écourté même en tentant de sauver un vieux loup édenté, affamé et mourant.

« Sous l’immense baobab à l’ombre duquel une partie du dispensaire abritait son toit rouillé, un résidu d’homme se morfondait, tributaire de la générosité ambiante »p85. Il s’appelait Tayo, surnommé ‘Afodokponon’, l’Unijambiste. Abété fut pris de compassion en voyant cet être que la vie avait rejeté. Pour lui, « c’est tellement facile d’être comme lui »p86. Sa compassion se mua en une amitié avec l’Unijambiste à qui il offrait des pièces d’argent chaque fois qu’il passait par là. Mais la femme, disent certains, est doté d’un instinct qui ne la trahi point. Akossiwa, pourtant si altruiste, s’opposait à cette amitié. Abété, lui, s’obstinait. Ça dura plusieurs mois…

Un matin, alors qu’Abété se rendait à Cotonou avec dans la poche, 340,000f qu’Akossiwa et lui avaient rassemblés pour leur projet d’achat d’un terrain, il aperçut l’unijambiste et cherchant une pièce à lui remettre, il fit sortir la liasse de billet mais parvint pas à retrouver la pièce. Il promit à son ami, de revenir plus tard. Une telle attitude de celui qu’il considérait jusque-là comme son ami causa à Afodokponon une profonde blessure. «Ce salaud insensible et hypocrite ne pouvait-il pas aller chercher de la petite monnaie chez le boutiquier ? et s’il n’avait sortit ce gros parquet d’argent que pour m’humilier, me dégrader davantage, me faire ramper dans la misère, m’obliger à quémander ; à le supplier ? », p.212-213, peinait-il à accepter...

Pour chaque histoire, il y a toujours au moins deux versions. Pour chaque personne aussi. Il y a la facette que l’on présente au monde et celle gardée au plus profond de soi-même et qui surgit le moment venu. La haine créée par le mépris de son ami a fait ressurgir la nature réelle d’Afodokponon qui résolu de se venger. Il tendit une embuscade à Abété dans la forêt. Même dans l’adversité, Abété éprouva toujours de la compassion pour l’Unijambiste qui enfonça dans la poitrine du père de Razak et de Waly, de l’époux d’Akossiwa, le pieu qu’il avait trainé avec lui au lieu du rendez-vous fatal.  Abété, « puisant dans ce qu’il lui restait d’une force insignifiante venue d’ailleurs, mit un genou à terre, agrippa maladroitement une touffe d’herbes s’affala (…) »p247. Tayo « regarda le menuisier gigoter quelques minutes avant de s’éteindre », puis marmonna : « Les riches qui font le pauvre, ça se détruit »p248.

« Le Ménuisier de Calavi » est un Roman de 249 pages publié aux Editions AFRIDIC en 2008. Il a obtenu le prix « Président de la République ». Son auteur, Dave Wilson, alors producteur à RFI, est né en 1950 à Pointe Noire, au Congo.

10 Des réflexions sur “« Le Menuisier de Calavi »

  1. Maintenant que tu as raconte jusqu’a la fin du livre, comment veux tu qu’on percoive le suspense quand on le lira? Lol Merci pour ce resume. J’espere que j’aurai l’occasion de decouvrir ce menuisier un jour.

  2. Tu as tellement tout dit cher Émile que ça ne sert vraiment plus la peine d’aller le lire hein. Bon, j’en chercherai juste pour mes archives. Très bon condensé en tout cas.

    • Mon cher Fabrice,
      l’histoire est tellement poignante que j’ai voulu la partager avec tout le monde entendu que tous ne pourraient pas voir la possibilité d’acquérir l’oeuvre… Mais détrompe-toi, il y a pas mal d’autres aspects à couper le souffle que je n’ai pas raconté…
      Merci d’être passé et abientôt pour un nouveau compte rendu de lecture.

      Amitiés,

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