Sankara, es-tu là ?

Jamais aucune absence n’aura été si présente dans l’histoire d’un peuple que celle de Noël Isidore Thomas Sankara au Burkina Faso. Pour avoir vécu un peu dans ce pays, je me suis rendu compte du mal que le régime Compaoré s’est donné pour faire oublier Sankara ; mais le problème avec la révolution, c’est qu’elle se forge autour d’un idéal partagé dont chaque partisan porte en soi une bride qui fait qu’elle a tout d’un serpent à plusieurs têtes. Coupez-en une, il vous mordra avec l’autre. On a tué un seul Sankara; on en a généré plusieurs. On parle aujourd’hui des « Sankaristes », devenus des concurrents sérieux à la course au trône du palais de Kosyam. On le sait, en pareilles circonstances, les opportunistes ne manquent pas, mais tant que ce qui est mis en évidence reste la mémoire du martyr qu’on veuille honorer, tout est bon pour y aller. Difficile de distinguer les vrais des faux sankaristes. Tous y vont, chacun avec ses moyens à la main pour affronter ceux qui s’y opposent, ses arguments dans le parlé pour s’attirer le maximum de foule et surtout ses intérêts en bandoulière, savamment conservés, pour les exhiber le jour venu.

Sankaristes, combien sommes-nous ? Comptez-en mille et retranchez-en mille. Vous avez le nombre. On y va ! « La patrie ou la mort, nous vaincrons !» −peut-être pas, mais allons-y ! Sans trop savoir où. On y va quand même! Tant que c’est pour honorer la mémoire de Sankara. C’est pour honorer cette mémoire que la famille a déposé une plainte pour assassinat en 1997; plainte qui, comme il fallait s’y attendre, a été rejetée. C’est pour honorer cette même mémoire que la plainte, question d’atténuer sa forme, a changé de nom en passant d’assassinat en 1997 à séquestration en 2002 avant de se muer en une demande d’identification accordée en 2015! Pas pour faire mal à qui que ce soit, mais pour connaître, rien de plus que ça, l’identité de celui qui, nous a-t-on dit, reposerait dans une tombe taillée sur mesure au cimetière de Dagnoen à Ouagadougou.

Ils ont juste voulu faire parler Sankara, sans plus, parce qu’ils le savaient capable de crier toujours plus fort −même mort. Un révolutionnaire ne meurt jamais. Sankara n’est pas mort ! Surtout pas en Afrique où les morts ne sont pas morts −à part ceux qui sont morts d’Ebola. On leur a demandé, quelle question avez-vous à lui poser? Ils ont répondu ensemble: Sankara, es-tu là ? Au moment de répondre, on lui a tapé là-dessus. On a refait le béton de sa tombe. On l’a muselé. C’est fini. Le juge s’est mis dans sa robe des jours de fête, et, dans la peau et avec la voix de Sankara, a répondu sur la place publique le regard dans le vide: “Oui, j’y suis!” Puis il a invité les agitateurs à retourner cultiver leurs champs de patates pour apaiser leur faim de VÉRITÉ. La tête baissée comme des cocus déboutés, les agitateurs sont repartis et se sont mis à la tâche, sans relâche, chacun avec ses moyens. Le temps, lui, a continué son vol. Puis, un matin, est arrivé le moment de déguster les patates. Les agitateurs l’ont servi aux gens d’en face, mais à chaud et avec beaucoup de piments. Ceux-là n’ont pas pu résister à son effet sur eux et ont fini par abdiquer. Le chef est sorti par la fenêtre sans ses restes. Ses amis l’ont suivi plus tard, certains en culottes, d’autres avec un seul pied de chaussure.

Aujourd’hui, les agitateurs d’hier, disons certains, sont aux commandes, leurs plats de patates bien garnis à la main, prêts à se servir pour satisfaire leur faim si têtue de vérité. Pour cela, le lundi 25 mai dernier, ils se sont rendus au cimetière, ont sorti « le Che Africain » de sa tombe, enlevé la poussière sur lui et lui ont reposé la question : Sankara, es-tu là ?

Aujourd’hui, pendant que les opportunistes s’affairent au calcul hypocrite et égoïste de leurs intérêts, il se mijote dans les têtes décoiffées des maîtres d’hier, comme dans des marmites de sabbat, une ribambelle de questions sur ce qu’il en sera de leur sort quand Sankara aura parlé. Lui Sankara, de son côté, semble déterminé à parler cette fois-ci. Mais, pour dire quoi ? Dans quelle langue ? Aucun marabout Sénégalais n’est assez fort pour le prédire, mais il parlera. De toutes les façons, la question implique deux réponses: soit «OUI» ou «NON».

De loin, toute naïveté imbue, je m’interroge : « S’il venait à répondre “Oui”, qu’adviendrait-il ?  Et s’il répondait “Non”, que feraient les agitateurs ? » Ne vous fatiguez pas à y répondre. Je pensais juste à haute voix. Cela m’arrive souvent, surtout quand je parle de Démocratie, de Liberté ou de Justice en Afrique −chez moi, chez vous aussi.

10 Des réflexions sur “Sankara, es-tu là ?

  1. trop bien écrit. Sankara a toujours survécu au-delà même du pays des hommes intègres.Vivement qu’il parle, vivement qu’on le laisse parle et tout le monde n’y a pas intérêt visiblement. gbès est mieux que dra

    • Merci Kone,
      Oui, vivement que Sankara parle et une bonne fois pour toute. Mais, esperons aussi qu’il ne disent pas n’importe quoi parce que sinon, mieux vaudrait qu’il se taise.

      Merci d’etre passe et Abientot pour un nouveau billet.

      Amities

  2. Belle chronique épicée d’une bonne humour (comme tu sais si bien le faire). En réalité, il y a trop de bruits et de youyous autour de cet homme légendaire au pays des hommes intègres. Profiter et suivre les mouvances, c’est cela que nos chers frères africains adorent…Vive Sankara. Imaginons qu’il se réveille de sa tombe, il y aura assurément des SURPRISES. Bien à toi !

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