« Les Matins Orphélins », Foua Ernest

Première de couverture de l'oeuvre

Première de couverture de l’oeuvre

Il y a plus d’un mois que je vous promettais ce billet. Le temps a fait son effet sans pour autant parvenir à étioler l’enthousiasme que j’éprouve chaque fois à partager avec vous mes lectures. Les passages qui suivent sont extraits d’un véritable chef d’œuvre d’un de ces rares auteurs dont le 21 siècle s’enorgueillit encore de compter parmi ses illustres.   

Tant que la vie restera la vie, tant qu’elle se définira par sa dualité, exhibant d’un côté le bonheur et de l’autre le malheur, servant la richesse le matin et la pauvreté le soir, l’être humain restera son jouet. Il continuera son chemin vers le néant, ballotant sous l’effet du vent des temps obscurs de ces « MATINS ORPHELINS », titre de ce roman de 359 pages écrit par l’Ivoirien FOUA Ernest de Saint Sauveur et publié en 2014 aux Editions Saint Sauveur, à Abidjan.

Pour Houessinon De Souza et son épouse Carmen, « l’homme n’a pas de patrie et les notions de nationalité et d’ethnie ne sont que des inventions des esprits pervers portés à la division. » C’est en tout cas ce qu’ils exprimaient en quittant leur Dahomey natal pour la Côte des Saints où ils avaient pris rendez-vous avec le bonheur. Pendant trente ans, ils ont connu l’avers et le revers de la vie. Ils ont supporté ses caprices et vécu modestement et dignement une vie fondée sur les principes sacro-saints du christianisme. Ces principes et ce mode de vie simplistes communiqués à leur fille, Lorenza, en ont fait une femme dont aucun homme ne pouvait s’en détourner « à moins d’être un irresponsable, un inconscient, un frivole indécrottable, un homme à qui était échu le bonheur d’emmener sur l’autel de la consécration une perle si rare» (P.259).

Sur son chemin de retour d’école, à l’entrée du lycée, la fille de De Souza fut interpellée par David Ogou dont la jeunesse d’âge et l’élégance ne lui laisseront pas d’autres choix que de céder aux avances exprimés avec insistance tel un fouilleur de jupe déterminé à conquérir le cœur d’une nouvelle cible. Mais, Lorenza et David étaient de deux mondes opposés. La première, issue d’une famille prolétaire, avait érigé en mode de vie les valeurs « d’humilité, de solidarité et de frugalité…». Le second, lui, est rejeton d’une famille bourgeoise que le luxe avait rendu arrogant, violent, incrédule et frivole. Ce faussé entre ces deux vies ne les empêchera pas pour autant de répondre par « oui » à la sempiternelle question posée aux futurs mariés. Le drame, cependant, est qu’«on saute à pieds joints dans le cercle de la dépendance et à cet instant, la trompette de la liberté retentit à vos oreilles. Vous croyez avoir épousé la plus belle fille vous découvrez de plus aguichantes dans l’assistance. De quoi vous torturer. D’autant plus que vous vous liez ainsi pour le meilleur et pour le pire ! Quelle irréversibilité ! »(P36). Ceci, David Ogou l’apprendra bien plus tard sans y rester indifférent.

L’histoire qui suivra leur mariage n’aura rien à envier à celles racontées dans les contes de fée par sa splendeur. Mais comme la plupart des histoires à l’eau de rose, l’amour de David pour Lorenza ou plutôt l’inverse, ne dura que le temps d’un feu de paille. Poussé par la frivolité et l’amour démesuré du luxe, le fils de Monsieur Ogou abandonna sa femme et sa fille Gaby au profit de Marie-Christine, une jeune Française qui fut longtemps son amie. Tous deux s’en allèrent vivre en France où ils vécurent une vie de luxe à la dimension des attentes de David. Mais comme la mort surprend le poulet dans la joie, les événements qui s’en suivirent surprirent David Ogou, juste le temps qu’il faut à un éclair pour illuminer le ciel lors d’un orage. « Le vol rapide et fugace d’une mouette, d’est en ouest, traversa le ciel pour se perdre derrière la crête spumeuse d’une vague. Etoile filante d’un destin avarié » (P212).

La suite, logique, sera ce qui peut arriver à n’importe qui fait le pari de la lâcheté, de la méchanceté avec une forte dose d’égoïsme et de mépris.

Au-delà de l’histoire qui est racontée qui, au demeurant, est loin d’être une simple histoire d’amour comme on en a l’habitude de lire dans les littératures à l’eau de rose,  c’est une véritable condensée de leçon de vie que l’auteur donne dans un langage hautement philosophique.

En parlant de la fidélité ou plutôt de l’infidélité, l’auteur s’interroge sur l’attitude de David Ogou avant de conseiller son lecteur en ces termes : « Au fond, qu’est-ce qu’on gagne à changer de fille au jour le jour ? Rien. Ni gloire ni richesse. Le Plaisir ? On l’a de toute façon avec n’importe laquelle… Et puis au lit, une femme ressemble à une autre (…). Attache-toi dès maintenant à une seule conquête. (…) Choisis-la à ton goût mais qu’elle soit intelligente, bien éduquée, respectueuse, d’un caractère sociable et généreux. Cela t’épargnera tous les ennuis du diable. Devenir un homme ou rester éternellement un garçon, un play-boy paumé : voila pour toi l’alternative.»(P.33)

Les thématiques qui sont abordées dans l’œuvre sont certes variées mais ramènent toujours à une principale : la condition de la femme. L’auteur réfuse d’abord de céder à cette conception vulgaire tendant à faire de la femme un être sur qui l’on devrait s’apitoyer parce que soit disant faible avant d’admettre sa splendeur. Mieux, il vénère dans un style unique à lui, la femme qui, conclut-il n’est pas l’origine de tous les maux de l’humanité. Aussi aborde-t-il la thématique de la religion avec non moins d’élégance. L’héroïne, Lorenza, l’ayant héritée, de sa famille a toujours su solidement garder une foi intraitable en Dieu. « La science infuse ou même la préscience n’étant pas du ressort de l’esprit humain, Lorenza [fasse à sa situation] s’en apporta à Dieu » (P216). Mais cette foi, on oserait dire exagérée, fit perdre toute raison à Lorenza. Heureusement que son amie, Andréa, était là pour lui rappeler que la religion n’est pas synonyme d’ignorance et surtout qu’on peut servir Dieu de différentes manières : « Servir l’homme, croire en la vie, malgré les horreurs qu’elle nous propose parfois, garder cependant l’œil et le cœur sur la lumière de l’espérance, c’est servir Dieu »(P.229). Mieux «nous servons Dieu en faisant notre travail du mieux que nous le pouvons, en participant à la société »(P.227).

Qu’adviendra-t-il de la vie de la fille de De Souza ? La pommade du temps parviendra-t-elle à effacer les cicatrices des blessures que la vie lui a infligées ? Quel sort la vie réservera-t-elle à David Ogou ? Que se passera-t-il au couvent ? Qui est Remi Barou ? Quelles différences peut-il bien y avoir entre « une bête du sexe, se croyant détenteur de certitudes, un cérébral doublé d’un émotif, instable, anxieux sans raison objective » et « un éducateur d’internat s’obstinant à distiller ses conseils de tonton désillusionné à des adolescents paumés, dans un établissement privé du même ramage ?»

Des questions dont les réponses obligent à courir dans la librairie d’à côté pour vous approprier ce chef d’œuvre d’un auteur qu’on a envie de rencontrer après lecture pour lui dire non pas uniquement FELICITATION!, mais aussi et surtout MERCI d’être simplement LUI, simplement SUBLIME!

2 Des réflexions sur “« Les Matins Orphélins », Foua Ernest

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