Génocide Rwandais: « …Après tout, les faits sont têtus »

Credits Photo: NOOR KAMIS/REUTERS

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Avril 1994 – Avril 2014, voici 20 années que sur les collines verdoyantes du Rwanda s’écrivait l’histoire tragique de ce pays d’Afrique de l’Est. Sous les yeux coupables des 2500 casques bleus de l’ONU, une part de l’humanité a été exterminée. La vie s’est arrêtée pour au moins 800 000 Rwandais majoritairement des Tutsis en seulement 4 mois de carnage. On a parlé de génocide.

En cette 20ème commémoration du génocide des Tutsis, ce sont plus de 30.000 Rwandais et amis du Rwanda qui se sont retrouvés le 7 Avril dernier au Stade Amahoro de Kigali pour jeter un regard rétrospectif sur l’histoire de ce pays et sans doute tirer les leçons du passé. Au-delà du regret de certains -ayant directement participé à ce carnage, de la consternation des parents des disparus et des victimes en vie -souffrant de leurs séquelles et surtout de la haine qu’éprouvent tout le peuple Rwandais pour les commanditaires qu’ils cherchent toujours à connaitre ainsi que leurs réels motivations, le fait marquant de cette commémoration fut la brouille entre Paris et Kigali.

 Vingt ans après, Kigali accuse −encore, Paris s’en défend −toujours

La relation entre la France et le Rwanda, deux anciens amis, a été lourdement entachée par le rôle présumé de la France dans ce Génocide. À l’origine de cette brouille diplomatique se trouvait la mythique « opération Turquoise » dont la mission, selon la version officielle était strictement d’ordre «Humanitaire». Toute position de Paris que dément formellement le Général Kagamé alors membre du Front Patriotique Rwandais (FPR), la rébellion qui combattait le régime intérimaire en place. Pour Kigali, le soutien de la France au Régime d’alors ayant perpétré ce nettoyage ethnique fait de la France un coupable majeur de qui le peuple Rwandais attend des excuses publiques ainsi que l’ont fait l’ONU, la Belgique et les USA.  De son côté, si Paris reconnait sa présence militaire lors des faits, elle qui y était au retrait de la force onusienne, nie en bloc toute implication directe notamment en terme de soutien au régime génocidaire. Paris avoue avoir cessé toute coopération militaire avec le régime au moment des faits et insiste n’y avoir été uniquement qu’en mission humanitaire…

Longtemps, les deux amis d’hier se sont regardés du coin de l’œil. L’une des conséquences immédiates de cette situation fut la décision en 2008, de Kigali de claquer la porte à la Francophonie au profit du Commonwealth, comme pour rompre tout lien avec l’allié d’hier.

On croyait cependant l’épais nuage de discorde entre ces deux anciens amis dissipé suite à la visite dite de réconciliation de Nicolas Sarkozy à Kigali le 20 Février 2010 à l’occasion de laquelle les deux chefs d’Etat ont affiché leurs volontés de «tourner la Page», puis celle de Kagamé à l’Élysée du 11 au 13 Septembre 2011 pour « échapper à l’histoire ». Que nenni ! Vingt ans après, le passé reste à apurer. L’épée de Damoclès de Kigali demeure toujours levée contre Paris. L’Elysée de son côté s’en lave les mains et se contente d’admettre «ses erreurs» «d’appréciation» et «politique», sans plus.

C’est donc peu dire de souligner que le rétablissement de l’amitié entre ces deux pays que nous autres profanes avions constaté n’était qu’une simple apparence teintée d’hypocrisie. Il a fallut cette 20ème commémoration pour se rendre compte que la guerre froide que se livrent Paris et Kigali depuis des années est loin d’être terminée. L’annulation, in extremis, par la France de la participation de son garde des sceaux au profit de son ambassadeur au Rwanda consécutive aux propos tenus par le Président Kagamé dans Jeune Afrique et le retrait de son accréditation à l’ambassadeur Français par le Rwanda juste à la veille de la commémoration ainsi que l’accusation par une allusion transparente de la France par Kagamé dans son discours de clôture du 7 Avril dernier −dont l’une des phrases reprises en boucle par les médias fut « After all… after all… les faits sont têtus »− traduisent la profondeur du malaise entre les deux pays et justifient «la difficile réconciliation» dont parlait Alain Barluet dans le Figaro.

La France complice ? Peut-être Oui, peut-être Non

De 1994 à 2014, beaucoup de temps à passé. Les choses ont évolué. Les acteurs ont changé −de noms ou de titres, de positions aussi. Vingt ans après et nonobstant les investigations de l’ONU, de la justice Française, de la justice Espagnole, les auteurs de l’attentat contre l’avion qui transportait le Président Habyarimana et le Président du Burundi le 6 avril 1994, facteur déclencheur du génocide, restent toujours inconnus. Plusieurs questions demeurent sans réponses. Le flou reste total. La boude diplomatique entre Paris et Kigali autour de cette 20ème commémoration fait resurgir une question fondamentale jusque-là sujette à polémique : La France a-t-elle ou non joué un rôle dans cet holocauste africain? Difficile pour un simple observateur de répondre objectivement au risque de plonger dans les délices douteux de la stigmatisation.

Cependant, un fait majeur vient conforter le régime de Kigali dans sa position actuelle et apporte davantage d’arguments à l’association Survie qui accuse la France à mots ouverts d’être un acteur majeur. Il s’agit du témoignage de Guillaume Ancel, ex-officier de l’armée Française ayant participé à l’opération Turquoise, qui affirme que la version officielle de la France sur ladite opération « ne correspond pas à la réalité ». Ce témoignage, accablant, s’il était avéré contredit explicitement Alain Juppé, ministre Français des affaires étrangères en 1994, qui, réagissant sur son blog, qualifie les accusations de Kagamé « contre la France, ses dirigeants politiques, ses diplomates et son armée [de] totalement infondées » et « honteuses » et parle de « falsification de l’histoire » avant d’appeler « le Président de la République et le gouvernement français à défendre sans ambiguïté  l’honneur de la France, l’honneur de son Armée, l’honneur de ses diplomates. » Mais que dire lorsqu’un ancien officier de cette armée dément la version officielle que défend M. Juppé? L’honneur dont parle M. Juppé ne serait-il pas tout de même de faire preuve d’humilité et de reconnaître les faits tels qu’ils se seraient déroulés réellement et présenter, dans ces conditions, ses excuses au peuple Rwandais ?                                      A l’opposé, ce témoignage quoiqu’instructif serait-il suffisant pour incriminer la France vue que celle-ci intervenait seule pendant que tergiversait l’ONU et vue la complexité même de cette opération ainsi que le rôle de la France qui était de parvenir à l’arrêt des massacres et l’observation d’un cessez-le-feu pour favoriser la reprise du dialogue entre les parties initié à Arusha; Ce qui justifierait non seulement son soutien politique au régime en place et sa tentative de freiner l’avancée des rebelles du Front Patriotique Rwandais?

Ce cocktail de faits et cet imbroglio autour du rôle ou non de la France ainsi que le froid qu’éprouvent chaque année les diplomates Français présents lors des cérémonies de commémoration lorsque le Président Rwandais devrait prononcer son discours de clôture du fait des allusions sibyllines ou des flèches empoisonnées destinées notamment à la France, suscitent une question : La France devrait-elle continuer à participer aux cérémonies de commémoration tant qu’elle n’aurait pas reconnu sont rôle, s’il était avéré, dans le génocide et présenter, de ce fait, publiquement ses excuses au peuple Rwandais ou alors tant qu’elle n’aurait pas convaincu Kigali de son innocence dans ce massacre et lavé ainsi son image, dans ce dernier cas, injustement associée à l’un des plus grands drames de l’humanité? Simple question de point de vue.

7 Des réflexions sur “Génocide Rwandais: « …Après tout, les faits sont têtus »

  1. Mon cher ami, malgré tous ces faits, je ne sais toujours pas quoi penser du génocide rwandais. C’est comme si les victimes de l’affaire dont des réfugiés qui vivent ici au Cameroun ont été piégés dans un jeu d’échecs entre hommes politiques et grandes puissances.

    • C’est tout là, une part du drame de l’histoire. Il existe un flou total autour des conditions, des acteurs, des motivations… Espérons qu’un jour l’humanité connaîtra la VERITE…
      Merci d’être passé et Abientôt pour un nouveau billet.
      Amitiés

  2. Merci Émile pour cet article. Ce que je déplore, c’est cette accusation mutuelle entre les deux parties ( France et Rwanda). Une chose est sure, tous sont coupable. Le peuple rwandais pour avoir entretenu la haine et laisser les frères se massacrer; la France pour avoir assisté ( ou participé) à ce massacre.
    Ce que nous devons retenir c’est  » plus jamais ça ».
    Il faudrait aussi que Kagamé arrête d’utiliser ce triste événement comme fond de commerce. D’ailleurs je ne suis pas certain qu’il est blanc comme neige, lui Kagame.

    • Dire que Kagame utilise cette situation comme fond de commerce est loin d’être une exagération. Demander à la France de regarder l’histoire en face et s’excuser pour ses erreurs n’est pas osé. Des deux camps, il y a des erreurs à réconnaitre. Kagame, un jour devra présenter des excuses comme il en demande à la France au peuple congolais pour son soutien présumé ou avéré au MI23…

      Merci d’être passé.

      Amitiés

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