Le Quartier où j’habite, c’est-à-dire Yopougon Selmer*

Un Couloir dans mon quartier (Crédit Photo : Emile Bela)

Un Couloir dans mon quartier (Crédit Photo : Emile Bela)

Abidjan. Yopougon. Selmer. Rue des Princes. Voici le quartier où j’habite. L’un des quartiers de la mythique commune de Yopougon. « Yopougon la joie » ou encore « Yop » ou simplement « Poy » pour les habitués, pour faire classe. La commune et le quartier où tout Abidjan se donne rendez-vous les occasions de fêtes, notamment les hommes de nuit et les «professionnels du sexe». Non, cette appellation est réservée aux prostituées de Marcory Zone 4C, parce que là-bas, elles sont de luxe. Celles-là sont réservées aux «grands types» du pays. Elles coûtent trop chères et en plus il y existe une variété –de qualité. Gabonaises, Nigérianes, Marocaines, Françaises, Libanaises etc se disputent avec les Ivoiriennes. Pas de Togolaises, de Burkinabès, de Nigériennes ni de Ghanéennes là-bas. Celles-ci, la qualité n’est pas trop çà, donc elles sont à Yopougon. Au moins elles sont sûres d’y avoir des clients. Ici donc, à Yopougon, on les appelle les prostituées ou « les tchouins » ou simplement « les pinhoun » et non les professionnels du sexe. Ne quittez pas Abidjan sans avoir visité mon quartier.

 Mais ne vous trompez pas, vous ne me retrouverez pas si vous venez m’y chercher sans que je ne vous y indique ma maison. Ceci parce qu’ici les maisons construites par la société immobilière SICOGI et mise en location-vente depuis le temps d’Houphouët, c’est-à-dire au temps où « la Côte d’Ivoire tenait sur ses jambes » comme aimait à le dire ma grand-mère, s’assemblent et se ressemblent. Pas comme aujourd’hui, où elle est à genou, croulant sous le poids de l’enrichissement surprenante d’une minorité qui exhibe sans pudeur sa richesse et l’appauvrissement déconcertante d’une majorité qui rumine sans puissance sa pauvreté. Ces maisons, les propriétaires les ont donc acquises au fil des années, certains ayant complètement soldés le paiement, d’autres non, mais personne ne les inquiète aujourd’hui.

A mesure que s’augmentaient le nombre de leurs enfants, les propriétaires de ces maisons les modifiaient pour les contenir. Ce qui explique donc l’absence aujourd’hui d’espaces verts. Si ceux qui existaient ne sont pas transformés en maquis-bars, ils le sont vite en chambres raccommodées par les services douteux d’un maçon à la maison de celui dont ils sont proches sans l’avis des voisins à qui, lorsqu’ils tentent de se plaindre, ce dernier sert cette expression : « est-cé çà é devant ta maison ? ».

Tout ceci à fait qu’il ne reste plus que juste de petits couloirs aussi serrés que les fesses d’un pousseur de charrette au marché de Ouagadougou et qui servent de chambres de passe pour la prostituée et son client, un noctambule qui vient juste satisfaire sa libido et partir. Un type pour qui le SIDA n’est qu’une « invention des Blancs » jaloux de la virilité des Noirs pour décourager leur performance au lit. Ne tentez pas de lui proposer un préservatif, il vous répondra simplement qu’« il ne peut pas manger le bonbon avec son sachet » et puis d’ailleurs, quel temps a-t-il pour enfiler-enlever-enfiler un préservatif s’il doit faire « cinq coup » rapidement et partir rejoindre ses amis qui auront déjà fini chacun 10 bouteilles de Guinness, cette boisson qui « rend garçon ?».

C’est donc là, que j’habites. C’est mon quartier, et je l’aime comme çà. C’est pourquoi, j’y vis depuis des années. J’adore le bruit assourdissant de la musique qui m’oblige presque chaque mois à aller payer ma dîme au médecin de l’hôpital de Wassakara, ainsi que les vociférations des DJ « obligeant » un père de famille inconscient à y laisser tout son salaire de fin du mois par des procédés appelés «Atalaku» dont ils sont les seuls à en détenir le secret. Celui-ci consistant à vanter les «qualités» d’une tierce personne dont elle ne dispose pas vraiment devant une foule. Le DJ l’amènera d’abord à se tenir débout par ses paroles « mielleuses » et toute la foule aura les yeux bradés sur lui. Puis, comme le policier qui isole le bandit dans une foule avant de l’abattre, il dira de lui qu’il est le directeur adjoint du FMI; que son salaire est payé en Dollars Américain ; qu’il est propriétaire de deux Jet privés et que sortir de l’argent de sa poche pour l’offrir à n’importe qui était pour lui aussi simple que le capitaine Sanogo faire un coup d’Etat au Mali à deux mois des élections et réclamer, sans vergogne, un titre d’ancien Chef d’Etat, même si cela traduit, au mieux des cas, son irresponsabilité. Quand il a sorti le premier billet de 5000 F fca, le Dj invitera toute la foule à le voir sortir les liasses de 10 000 F fca et ainsi de suite jusqu’à ce que ce laudateur termine  par cette expression ivoirienne «çà ‘a tier», contraction de « çà va tuer !» ; sans toutefois dire à celui qu’il convient d’appeler sa «victime» ce qui va tuer. Simplement parce qu’il sait que ce dernier le saura une fois à la maison, quand il aura à faire face aux factures d’eau et d’électricité, quand le propriétaire viendra réclamer l’argent de son loyer, quand il recevra dans le même temps un coup de fil l’informant que sa fille vient de faire un accident et que sa mère au village mourrait s’il n’expédie pas 25 000 Fcfa pour l’ordonnance et que mettant sa main dans sa poche, il ne sortira qu’un malheureux billet de 2000 Fcfa qu’il lui a laissé, par pitié, pour lui permettre de payer son taxi retour. Voici ce qui va tuer.

Voici donc mon quartier, où j’habites. Et j’aime bien ce quartier, puisque je n’habite pas aussi loin du « Darfour » le nom que nous avons donné à notre fumoir de drogue pour faire classe ; où bandits et policiers se donnent rendez-vous d’amitiés. J’aime bien ce quartier à cause du Darfour dont la notoriété va même au-delà de notre quartier, puisque le 5 Avril 2011, pendant les moments chauds de la guerre, c’est grâce à ce lieu que certains éléments des forces pro-Ouattara et les miliciens pro-Gbagbo se sont rencontrés nous obligeant à dormir de 7h du matin à 19h. Du reste, c’est à la suite de cet affrontement que je me suis dit, « si tant est que d’un moment à l’autre je peux prendre une balle perdue comme bien d’autres ou un éclat d’obus qui mettrait fin à ma vie, pourquoi alors ne pas créer un blog pour au moins laisser trace de mon passage sur terre !?». Ce qui valu la création ce 5 Avril de mon premier blog Afrique Objectif développement sur lequel j’ai travaillé toute la nuit pour ne pas me réveiller mort le lendemain. Aujourd’hui je suis blogueur. Je recevrai même bientôt un prix que je vous dédierai –vous mes lecteurs. Voyez-vous pourquoi j’aime ce quartier. Abidjan. Yopougon. Selmer. Rue des Princes. C’est-à-dire là où j’habites.

*Le Titre est inspiré de la Chronique

« La Ville où nul ne meurt, c’est-à-dire Rôme » de l’écrivain Ivoirien Bernard Blin Dadié, parue en (1968)

29 Des réflexions sur “Le Quartier où j’habite, c’est-à-dire Yopougon Selmer*

    • Je ne suis pas Ivoirien, mais j’aime bcp l’Afrique et donc y compris la Côte d’Ivoire et Yop City, ce quartier que je chérie sans y avoir mis le pied.Je trouve ce blogue super intéressant et il me donne de la nostagie pour mon Afrique, avec ses quartiers et ses villages assez singuliers.

      Je vous encourage et parlez aussi d’autres coins pour nous faire découvrir votre beau pays.

      • Salut Sibo,
        Merci d’être passé sur mon Blog et surtout pour tes encouragements.
        Tu devrais songer à visiter Yop City…

        Abientôt d’un nouveau billet.

  1. Sacré BELA, je suis encore fier des efforts que tu ne cesse de faire, j´apprécie ton quartier, ce quartier qui je peux le dire était aussi mien. Ta façon de le décrire laisse comprendre en profondeur les tristes réalités d´un coté et les défis qui restent a être relevés de l´autre.Et crois moi ce n´est pas par hasard si tu habites la, pendant que des gens font le vacarme et s´enivre il faut bien des gens comme toi qui pensent parce qu´il le faut pour toute société.
    Merci pour l´article.

  2. sacre Bela. je connais bien ce quartier. j’y habitais!
    ton article est une parfaite illustration de ce quartier qui est l’image de l’Afrique..

    • Je vois que vous estes nombreux à connaitre mon quartier. C’est tout à mon honneur.
      Merci d’y faire un tour chaque fois que vous êtes de passage à Abidjan.
      Abientôt pour un nouvel article.
      Amicalement

  3. Hey beh Emile,tu t’ennuies pas au moins dans ton quartier de YOP CITY.Entre la prostitution,l’alcoolisme,les affaires louches,les problèmes de voisinnage,les différents propriétaire-locataire,l’escroquerie,les fetes nocturnes,le bruit et j’en passe.C’est un lieu vivant avec des individus particuliers en tout cas.Tu nous fait aimer là ou tu vis et toi au moins tu n’en a pas honte.Ah comment fais-tu pour faire marcher tes méninges sous ce soleil de plomb,dis-moi cher Emile.BON COURAGE à toi…

    • Chère Rita,
      Le secret pour faire marcher mes méninges, c’est bien vous, mes lecteurs qui ne cessez de m’encourager, de partager mes petits écrits en utilisant de vos temps si précieux.
      Merci pour ton commentaire si fort objectif.
      Tu as bien compris l’article.
      Abientôt pour un nouvel article.
      Amicalement

  4. Bonjour mon cher Emile,
    Je suis heureux de te lire à tout moment et saches que je suis un admirateur de ton beau et grand quartier la « joieville » ou YOP LA JOIE. A tous ses fils et filles mes meilleurs voeux de bonne et heureuse année 2013. Je reviendrais in challah savourer le parfum et admirer la convivialité de cette grande ville accueillante et fraternelle de Côte d’Ivoire. A toi mon frère Emile de du Cerap et de Ouaga en passant par Lomé,tu me manques et Saly, ma femme, te salue très bien.
    Très amicalement,

    • Salut Mon Ami Lamine, le Professeur des eleves.
      Tu sais, Yop City ou Joieville comme tu l’appelle est assez special comme quartier.
      Tu as de quoi y revenir plutard…
      Merci de me lire en continue ainsi.
      Abientot pour un nouveau billet.
      Amities

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  6. J’apprécie cet article.Il dépeint les réalité des quartiers dans lesquels nous vivons.D’ailleurs je te rejoins pour dire que mon quartier « cocody centre  » dans lequel je vis bien qu’étant « un quartier aisé  » connait aussi ces difficultés.
    Merci encore fangin et courage

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  9. Bonjour Frere, je suis de poy comme toi et jai aussi souffert de la crise avec mes mercenaires de gbagbo puisque j’habitais le tot rouge en son temps.
    Ton quartier come tu le peint n’as nullememtn evolue, pire aujourdhui il y a un autre bar quon appelle chez les filles ou le sex se pratique. car les filles soccupent des client en tout.
    Merci pour la’rticle et que Dieu nous protege.

    • Salut Bilmo,
      Merci d’être passé.
      Je connais ce bar dont tu parle. J’ai un article que je publie bientôt.
      Abientôt pour un nouveau billet.
      Amitiés

  10. arrivé sur ce blog a tout hasard,j’ai été émerveillé par ce récit qui décrit pleinement cette commune de poy.Mais a la fin j’ai été choqué par cette triste réalité ; réalités auxquelles certaines personnes comme toi EMILE sont confrontées jours et nuits parce que les mots comme DÉPRAVATION et autres du même genre font bon vents sous nos tropiques. Mais heureusement que ces mots aux visages hideux n’ont pas rencontrés ta face. EMILE, continue sur cette lancée car je suis content de voir que dans cette commune qui se meurt il y’a au moins un vivant qui pourra de par ses écrits délivrer cette commune

    • Salut Jojo,
      Ce n’est pas par hasard que tu y es arrivé. Tu y es parce que tu aime la lecture, la bonne lecture et tu en trouveras des sujets qui valent la peine de ton précieux temps.

      Ce n’est que le début pour toi, le meilleur, lui, reste à venir.

      Amitiés

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