A Andréa, pour la dernière fois

La mort, pour paraphraser quelqu’un, est une voleuse. Elle prend, elle garde tout ce qu’une personne est, ce qu’elle était. Et quand la mort enlève quelqu’un de si extraordinaire qu’Andréa, elle n’emporte pas que son passé avec elle, elle emporte ce qu’elle a été pour ses proches au quotidien…

Chère Andréa,

Aujourd’hui, on exposera ta photo sur l’espace du petit terrain de Yogougon Selmer Rue des Princes. Ta famille, tes ami(e)s et autres personnes qui ne te connaissaient même pas, mais souffrant la douleur de ta tragique disparition, chanteront, danseront et surtout couleront des larmes jusqu’à l’aube. On racontera des anecdotes, des témoignages de qui tu as été. Le prêtre dira une prière pour le repos de ton âme, puisque les péchés, tu n’en as plus pour qu’on demande qu’ils soient pardonnés. Demain, tôt le matin, on te sortira du froid de la morgue, ta silhouette innocente d’Ange sera presque méconnaissable. Demain, à cette même heure, ta famille, tes ami(e)s et toutes ces personnes pour qui tu comptes -dans leurs habits noirs de deuil, les yeux enflés par des heures de pleures, le cœur en lambeau -prendront le chemin du cimetière municipal de Yopougon, toi devant.

Je ne serai à aucune de ces occasions. Je ne serai pas là pour te voir partir sans un regard furtif que tu refuseras sans doute de jeter en arrière de peur de croiser les yeux de ta mère désormais seule. C’est peut-être mieux ainsi que je n’y sois pas même si cela fait mal. Mais la douleur aurait été encore plus insupportable en te voyant t’en aller sans un mot. Cependant, de là où je me trouve en ce moment, j’ai tenu à t’écrire cette lettre, pour la dernière fois.

Je devine à quel point tu as si hâte de quitter ce monde de chimère d’hommes sans cœurs aux esprits vagabonds. Tu serais si pressée de rejoindre tes sœurs parties trop tôt au point que tu n’aurais certainement pas assez de temps pour me lire. Mais, garde cette lettre pour la lire sur ton chemin vers Dieu où une place de choix t’est réservée à Sa droite. J’essaierai d’être bref pour ne pas t’ennuyer.

Chère Andréa,

Selon la croyance, « le péché originel ne peut être lavé que par les eaux du baptême. Mais, ce sont les péchés suivants qui sont les plus difficiles à effacer, et puisque le pardon des offenses n’est accordé qu’au véritable repentant, le mal pur ne peut jamais être éradiqué ». Comme tel, l’erreur pour tous les humains est de croire qu’il peut y avoir des hommes dits biens. C’est fou et faux de le croire. Il y a seulement deux catégories de personnes. Celles qui dominent le mal faisant partie intégrante de la nature humaine et celles qui, trop poussées par leurs instincts bestiaux, répandent le mal par tout, faisant couler le sang d’innocents sur leurs passages. C’est à cette dernière catégorie qu’appartient Gbailly, ton tueur. Parler de lui, c’est le célébrer. Il n’en a pas droit. C’est pourquoi, je consacrerai ces lignes à te demander une seule chose : Pardonner.

Pardonne d’abord à ton père de n’avoir pas su préserver les liens familiaux, ce qui pourrait expliquer l’éducation ratée de Gbailly. Pardonne ensuite à la société dans laquelle a grandi Gbailly et qui lui a sans doute tendu l’appât du gain facile auquel il a fini par mordre et qui l’a emporté, toi avec. C’est sûr que de la cellule des grands criminels de la Maison d’Arrêt et de Correction d’Abidjan (MACA) où il se trouve en ce moment, l’effet de la drogue passé, il éprouve des remords, lesquels le rongeront jusqu’à la moelle pour ensuite le faire disparaître de la surface de la terre, un jour, comme toi. La seule différence est que, contrairement à toi qui part sans péchés puisque désormais les tiens sont portés par Gbailly, lui, il tombera un jour, sans doute face contre terre, sous le poids trop lourd de chagrins, de solitude et de misères d’une vie ratée… C’est sûr que si la vie lui offrait une seconde chance, il la saisirait cette fois avec plus de sagesse, mais on ne reprend pas une vie. On continue sur sa lancée, fut-elle fatale.

Vide ton cœur de toute colère, Andy. Là où tu vas, seuls y entrent les cœurs pures. Quand tu rejoindras tes sœurs, ensemble, continuez de prier pour votre mère, votre père aussi. Il devrait être tout autant détruit de perdre, presque, deux de ses enfants au même moment. Après ce drame, c’est sûr que cette famille ne sera plus la même, mais priez pour que Dieu donne à votre père, la force de pouvoir re-jouer son rôle de chef de famille pour protéger ce qui lui en reste de tel.

Chère Andréa,

Demain, avant de refermer ta tombe, le prêtre fera une dernière prière pour te recommander aux anges, les priant de te conduire jusqu’au Père Divin. Quand tu seras portée en terre, tous te tourneront le dos. Les pieds lourds, sur le chemin du retour, chacun se souviendra et chantera dans son cœur ce cantique d’Adieu :

« Il n’y a qu’un chemin pour aller au ciel, est-ce que je pourrai y aller aussi ? Les Anges par milliers, partent pour le ciel, ils sont vertus en habits blancs, et moi, pauvre pécheur, je me pose la question, est-ce que je pourrai y aller aussi ? ».

Va-t’en sans crainte, Andy. Ni pour le lieu inconnu où tu vas, ni pour ta mère que tu laisses. La plaie est sans doute encore béante. Mais elle se cicatrisera, j’en suis certain. Je passerai la saluer toute fois que je suis de passage au quartier. Nous serons tous là, chacun à sa façon, pour lui rappeler qu’elle n’est pas seule à te pleurer.

Tu resteras à jamais dans nos cœurs. Entre deux causeries, deux éclats de rires insouciants, nous nous souviendrons de toi. Nous parlerons de toi.

Nous verrons chaque nouvelle journée que Dieu nous offre comme un cadeau et nous l’aborderons avec autant de courage et de détermination, de douceur et d’amour aussi comme tu l’as toujours montré pour tes ami(e)s, les gens autour de toi et surtout pour ta mère.

Paix à ton âme, Andy !

8 Des réflexions sur “A Andréa, pour la dernière fois

  1. Tu m’as donné tellement de larmes au yeux lorsque je lisais ce récit pour Andréa écrit par toi Emile Bela. Que la terre lui soit légère afin que son âme puisse reposer en paix.
    Nous ne t’oublierons jamais ma petite Lyzie.

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