Agathe, une vie de femme…

« Il n’y a pas de sot métier » dit l’adage populaire, pourvu que l’intéressé s’y investisse et que cela lui permette de gagner dignement sa vie. Cette conception, Agathe semble l’avoir faite sienne. Ses cheveux régulièrement couverts de mèches, sa taille fine, son teint clair, son air toujours jovial confèrent à Agathe des traits particuliers de jeunesse qui contrastent avec ceux d’une femme de son âge.

La trentaine révolue, Agathe est mère d’une fille de 12 ans qu’elle a eue avec Nicolas avec qui elle vit en concubinage depuis plus d’une quinzaine d’années. Si les difficultés financières n’ont pas permis à Agathe de poursuivre ses études qu’elle a arrêtées au cours moyen première année (CM1), elle ne fait pas de l’absence de diplôme un handicap, car Agathe considère qu’on peut mener une vie à l’abri des besoins financiers et matériels sans être sortie d’une grande école de commerce. Il suffit de croire en soi et en ses capacités intrinsèques et de voir en chaque situation une opportunité. Il suffit surtout, en plus de l’imagination, d’avoir de la motivation et du sens de l’initiative pour entreprendre. Ces caractéristiques, Agathe en a fait preuve et pour gagner sa vie, elle a choisi un métier : gérante de cabine téléphonique, une activité qui s’est développée autour des années 98-2000 à la faveur de l’avènement des réseaux mobiles en Côte d’Ivoire. Entre mille mots, celui qui décriait le mieux cette jeune femme ivoirienne, originaire du centre de la Côte d’Ivoire, c’est le courage. Du courage, voici ce qu’il a fallu à Agathe, une femme, pour se lancer dans une activité généralement pratiquée par les jeunes hommes diplômés sans emploi des universités et grandes écoles du pays.

Lorsque vous lui posez la question de savoir depuis quand elle mène cette activité, c’est sur un ton plutôt fier qu’Agathe vous répond: « J’ai commencé depuis que ma fille était au CP1. Aujourd’hui, elle est en classe de 3ème », soit environ 10 ans. « J’ai commencé d’abord par faire des appels » −il s’agissait d’offrir à ceux qui ne disposaient pas de téléphones la possibilité d’effectuer leurs appels moyennant une facturation à la minute−, « puis j’ai continué avec la vente des cartes de recharges téléphoniques. J’allais déposer une caution à l’agence de la compagnie téléphonique qui me donnait des recharges que je revendais. Ensuite quand les cartes de recharges ont été remplacées par les transferts d’unités −comme c’est le cas maintenant− je m’y suis orientée en traitant cette fois-ci avec des intermédiaires pour économiser le temps qu’il me fallait pour me rendre à l’agence.»

Voici donc dix ans qu’Agathe exerce, dans l’informel, dans le domaine de la téléphonie mobile, une activité qu’elle a menée dans différentes communes d’Abidjan. « J’ai commencé à Koumassi, puis je suis venue à Adjamé-Agban et aujourd’hui à Yopougon-Selmer » raconte-t-elle. Mais au juste que gagne Agathe ? A cette question elle répond : « Dans les débuts où la cabine n’était pas aussi répandue que maintenant, je réalisais des bénéfices mensuels allant de 300 à 400 mille francs fcfa Aujourd’hui cela à beaucoup baissé. Je suis abonnée à quatre réseaux téléphoniques mobiles. Pour le transfert d’un montant quotidien de 20.000F, mon bénéfice est de 800 fcfa par réseau soit un total de 3200 fcfa pour les quatre réseaux. Pour les appels, par mois, je réalise un bénéfice de 2500 fcfa par réseau soit 10.000 F pour les quatre réseaux ; tout ceci me revient mathématiquement à (3200*30) + (2500*4) =106.000 fcfa comme gain mensuel d’Agathe qui travaille de 7h30 à 22h par jour 7/7 excepté les dimanches matins pour se rendre à la prière. Agathe est pratiquante de bouddhisme. Elle revient à 10h, se repose jusqu’à 13h et reprend le travail à 14h.

Cet emploi du temps quotidien chargé n’empêche pas Agathe de faire la cuisine pour sa famille. Pour y parvenir, un arrangement a été trouvé par le couple. Nicolas, manœuvre à l’Aéroport International Félix Houphouët-Boigny d’Abidjan revient du travail, souvent à 11h pour permettre à Agathe de faire la cuisine. Celle-ci consiste en une sauce de 2 à 3 jours. Une fois la cuisine terminée, Agathe se sert et retourne remplacer Nicolas qui à son tour vient manger sa part et retourne travailler. La même approche est répétée le soir à 17h, « ou alors Nicolas lui-même se charge de faire cuire le riz ». A 20h, quand Nicolas ne rend pas visite à des amis, ne se repose pas, il rejoint Agathe à la cabine et à 22h il se charge de ranger le banc et la pancarte qu’il installe le lendemain matin avant d’aller à l’Aéroport.

Agathe et Nicolas vivent ainsi depuis des années et ne s’en plaignent pas. Autonomes, ils parviennent à payer leur loyer, la scolarité de leur fille et à faire face à d’autres charges sociales.

Agathe raconte la plus grande fierté depuis qu’elle exerce cette activité en ces termes : « Ma cabine m’a permis de payer les cours de ma fille dans une école privée. Je paye aussi pour elle un maître de maison, en plus des cours de renforcement. Aujourd’hui, elle est au collège et cela me réjouit. J’ai surtout, grâce à mes économies, payé à hauteur de 500.000fcfa une partie de ce qu’il était demandé à mon frère aîné pour être admis au concours d’entrée à l’école de gendarmerie. Aujourd’hui il est en fonction au camp de gendarmerie d’Agban ». Quant à l’origine de son fonds de commerce, Agathe déclare « n’avoir reçu le soutien de personne »«J’ai d’abord aidé ma mère à vendre la nourriture au port d’Abidjan pour les ouvriers puis j’ai travaillé comme servante chez une femme où je percevais 25.000Fcfa par mois pendant que ma fille avait trois ans. J’ai décidé, trois ans après, de tout arrêter pour commencer mes propres activités et m’occuper de ma fille de six ans qui devait commencer l’école. Grâce à mes économies j’ai ouvert une première cabine qui m’a couté 150.000Fcfa, puis une deuxième », ajoute-t-elle.

Aujourd’hui où j’écris ce billet, Agathe porte une seconde grossesse de plusieurs mois et souffre de colopathie, mais cela n’a rien enlevé à son courage et à son enthousiasme. Elle a plutôt des projets qu’elle formule en ces termes : « Ma maladie m’a fait dépenser trop d’argent, mais je souhaite ouvrir plus tard un point de transfert d’argent –Mobile Money− ou un magasin de vente de pagnes… »

Entre l’option d’une vie de femmes qui livrent leurs corps au premier venu bradant ainsi leur dignité, leur honneur en échange de quelques billets de banque et celle d’une femme digne, déterminée et surtout qui sait que « ceux qui vivent, ce sont ceux qui luttent », Agathe a choisi d’être des dernières.

En ce jour de la fête des Mères, je pense à ma mère, mais à Agathe surtout, cette femme modèle qu’il me plaît d’honorer en partageant un peu de sa vie, de son courage exemplaire surtout.

Aujourd’hui, Agathe vit modestement sa vie sans envie. En dépit des caprices de la vie, de sa vie de femme, elle sourit, elle plaisante, elle est généreuse, elle est heureuse.

 

Bonne fête des Mères à Agathe !

Bonne fête des Mères à toutes mes lectrices !

Chaque femme est une étoile… !

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